ALLAIS Marie : Partir vers l’inconnu ! (chapitre 1)

Déracinement de l’océan à la campagne pour Marie ALLAIS, ma grand-mère maternelle

J’ai partagé, du moins je le croyais, une belle complicité avec ma grand-mère maternelle. Mais si je savais qu’elle était partie toute jeune de Saint-Michel-Chef-Chef, pays de l’océan et des galettes, vers le Maine-et-Loire, la commune de Saint-Lambert la Potherie, Pourquoi ? Mystère…

Et si je savais aussi qu’après, elle est venue se marier et vivre en Deux-Sèvres, là encore comment et pourquoi ? Ma grand-mère était une taiseuse sur ces questions du passé et il était bien difficile pour moi, petite fille, de la convaincre de regarder les photos dans le tiroir de son buffet ! « beut beut, beut, laisse donc ça ! », me disait-elle. Alors quand il a été question d’écrire un article sur les migrations, et plutôt en général sur les déracinements, j’ai pensé à elle et me suis lancée sur ses traces, sur son histoire. Et quelle histoire quand même !

Tu es née le 16 février 1914 à Saint-Michel-Chef-chef dans le village de la Haute Rinais. Ta famille aussi bien du côté de ta mère Philomène CLAVIER que de ton père Léon ALLAIS, y vivait depuis des années, fin du XVIIIème siècle au moins. Il est facile de t’imaginer toi petite fille faisant un saut après la messe avec les cousins cousines en bord de mer, respirant les embruns, mettant tes mains dans le sable, chantonnant avec ta sœur Germaine, mais aussi rêvassant devant ce flot incessant de vagues dès que tu le pouvais. J’aime à penser que tu étais heureuse de cette vie simple et familiale et que tu y as puisé une force qui t’a toujours accompagnée !

La Haute-Rinais 2026 – Saint-Michel-Chef-Chef
Alentours de la Haute-Rinais 2026 (lieu-dit à 3km du bourg de St-Michel

1922 : un déracinement nécessaire pour faire vivre une grande famille !

Gens de la terre, vous viviez à la Haute-Rinais en ce début du XXème siècle à deux familles qui quasiment chaque année s’agrandissaient : la tienne, celle de Léon (8 enfants en 1919) et celle de ton oncle François (7 enfants).

en haut de gauche à droite : François (F), Marie Madeleine (sœur), Émilienne (sœur), Marie (L), Léon (L), Henriette (L) – Au milieu de gauche à droite : Marguerite (F), François père (F), Marie Louise mère (F), Léon père (L), Philomène mère (L) avec Germaine bébé (L), Pierre (L) et assis par terre de gauche à droite : Léon (F), Émilienne (F), Marcel (F) et Philomène (L) – Photo datée sans doute de 1916

La ferme devenant trop petite pour faire vivre de si grandes familles, il a fallu pour les deux couples penser changement. Trouver une exploitation de taille suffisante à cette époque du côté de Saint-Michel-Chef-Chef n’a pu hélas se faire !Alors quand le propriétaire de la Haute-Rinais parle d’une grande ferme disponible dans le Maine-et-Loire, à Saint-Lambert-La-Potherie, les deux chefs de famille pèsent le pour et le contre et, même si cette terre est bien loin de chez eux (mais ils avaient évoqué partir en Algérie…), ils sont partants : la ferme de 70 hectares est grande, les bâtiments fonctionnels et l’habitation adaptée. La ferme est tellement grande qu’il y sera possible d’accueillir les deux sœurs célibataires de Léon et François. Mais il faut dire qu’à l’époque l’on ne craint pas la cohabitation et que chacun se contente d’un espace réduit ! En 1922, la décision est prise et les deux familles vont quitter la Loire Inférieure pour la ferme des Buissons à Saint-Lambert La Potherie. Tu as donc 8 ans quand tu prends ton baluchon toi aussi pour partir de Saint-Michel-Chef-Chef. Tu as sans doute comme tes frères et sœurs cousins et cousines, appréhendé ce changement avec tristesse et peur, mais aussi avec entrain car vous étiez 21 à partager cet évènement et prendre la route cette fin du mois d’octobre. Quel déménagement ! Il faut transporter le matériel mais aussi le bétail. Ce dernier arrive par le train en gare de Bouchemaine et il faut rejoindre les Buissons à pied avec les animaux. Mais ce déménagement s’accompagne aussi d’un heureux évènement : le petit dernier de Léon et Philomène, Georges, naît le 18 avril 1923. Deux de tes frères et sœurs se sont mariés et sont repartis vers Saint-Michel-Chef-Chef qui restera donc un port d’attache longtemps pour vous tous.

Un curé entremetteur pour un mariage en 1938, nouveau déracinement !

23 ans et toujours pas mariée ! L’on commence sans doute à y penser dans la famille. Toujours est-il que le curé de Saint-Lambert-La Potherie s’arrange pour te présenter un de ses cousins, originaire de Nueil les Aubiers, dans les Deux-Sèvres, toujours célibataire lui aussi. Il pensait à Joseph CHARRIER son cousin de 31 ans mais tu as préféré le frère de celui-ci Gabriel. Vous êtes-vous beaucoup « fréquenté » ? Sans doute peu, compte tenu de la distance. Vous vous êtes écrits, c’était plus facile…

Vous vous êtes mariés le 6 septembre 1938, tu avais 24 ans et Gabriel en avait 30, à Saint Lambert La Potherie en présence de tous ceux qui t’entouraient alors : parents, oncles, tantes, frères et sœurs, cousins, cousine mais aussi le fameux curé BREGEON que l’on voit que la photo derrière tes parents. Quel bouleversement à nouveau pour toi de laisser les tiens pour partir aussi loin ! Pépé Gabriel a dû rester quelques jours à la ferme du Buisson avec tes parents mais il fallait se rendre vite en Deux-Sèvres : la ferme de Mont-Louis attendait, il y avait du travail…

Il ne pouvait laisser trop longtemps son frère Joseph seul. Il était certes avec toi pour ce nouveau voyage et il t’a accueilli dans la ferme de Mont-Louis à Nueil Les Aubiers dans doute du mieux qu’il a pu. Tu as dû te familiariser avec cette grande famille CHARRIER, le père CHARRIER avait un caractère bien trempé, et il a fallu surtout que tu te mettes à l’ouvrage : pas de promiscuité avec les beaux-parents restés à la Chauvinière mais seule femme à gérer la maison et les « bonnes » et deux hommes à nourrir. Courageuse et solide, tu as dû chercher l’eau du puits par tous les temps et t’occuper des vaches, cochons, volailles. L’année a dû passer très vite, il faut faire, apprendre de nouvelles pratiques, connaître les voisins, la famille, apprendre à comprendre le parler de ce nouveau pays… Etais-tu totalement insérée et ancrée dans ce nouveau terroir le 3 septembre 1939 lorsqu’à peine un an après ton mariage la déclaration de la guerre 39-40 a mobilisé les deux hommes de la ferme, ton mari et son frère, te laissant seule ? Drôle de façon de fêter un 1er anniversaire de mariage… Tu as dû affronter, gérer la ferme (tu nous as laissé le livre de compte de l’époque) certes avec l’aide formidable d’Irène PAPIN, plus confidente et amie que « bonne » et avec Armand et Georges CAILLE, de la famille CHARRIER, non mobilisés ! Et un heureux évènement est attendu. Alors Germaine, ta sœur, vient t’aider pendant 6 mois, Marie-Claude naîtra le 11 février 1940 avec un père absent qui ne reviendra qu’en 1943 mais cela est une autre histoire….

Quitter ses racines, c’est surtout ne plus côtoyer facilement les personnes que l’on a connu et que l’on aime, tenter de maintenir des liens mais aussi s’inquiéter pour eux… Nous avons de la peine à nous rendre compte aujourd’hui, à l’heure des téléphones portables et des échanges immédiats, de ses ruptures de communication de l’époque ! Les décès, on les apprenait par télégramme, me racontait mon oncle, les nouvelles se transmettaient par courrier ou au fil de visites bien espacées… Quitter ses racines ou les garder bien au fond de soi, toujours ? Réussir même à les transmettre ? Appartenir à un pays est une évidence, quelque chose qui se passe dans « ses tripes » : pour Mémée Marie, Saint-Michel-Chef-Chef était son fief, ses racines… et je crois bien que ce sentiment viscéral a réussi à se transmettre à quelques-uns de nous, ses petits enfants.

Laurence

Article paru sur le blog GENEA79 – lire l’article

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