Adrien GABARD, sabotier à Chiché

Deux petits sabots avaient l’art de rendre tous les cœurs plus tendres et les gens plus beaux

Christine AUTIER

Avait-elle entendu Christine AUTIER, chanteuse deux-sèvrienne et gâtinaise, la pensée d’Adrien mon sabotier dans sa chanson « deux petits sabots » ? Chantonnait-il, lui aussi, en travaillant le bois, en créant sous ses mains les sabots pour les Chichéens, riches ou moins riches ? Adrien était sabotier à Chiché, dans le Nord des Deux-Sèvres.

Ma rencontre avec Adrien, mon sabotier et sosa 32, a été un coup de cœur. Quand en généalogie, on trouve principalement des gens de la terre (domestique, métayer, bordier…), trouver un métier qui sort de l’ordinaire donne en effet un léger frisson ! Et Adrien est de la famille de mon époux, il est son arrière arrière grand-père, peut-être et sans doute lui ressemble-t’il un peu ! Redonner vie à cet ancêtre sabotier l’instant d’un article est donc un véritable plaisir… Laissez moi vous le raconter, allons ensemble à sa rencontre…

Sabotier, un métier choisi pour les GABARD de Chiché !

Adrien GABARD est né le 1er décembre 1826 sur les dix heures du matin à Chiché, fils légitime de François GABARD (1775-1856), journalier, et de Marie GABILLY (1786-1854) Sur son acte de naissance, on lit plutôt Andréen mais les différents actes (mariage, décès) le nomment Adrien.

Il est le 7ème enfant du couple, tous des garçons. Deux d’entre eux sont décédés tout jeunes, l’un à 23 jours et l’autre à 3 ans et François Louis, né en 1820, mourra le 4 décembre 1826, 3 jours seulement après la naissance d’Adrien. Maladie ? Froid ? Nul ne le sait mais il devait en avoir de l’énergie ce petit Adrien-là pour se maintenir en vie dans de telles circonstances. Il grandit donc dans cette famille avec ses aînés : Pierre (1813-1847), Jean Alexandre (1817-1909) et Charles Auguste (1823-1849).

Mais quand et pourquoi ces enfants de la terre, fils de journalier, se sont-ils orientés vers le métier de sabotier ? Pierre et Jean le sont lors du recensement de 1836. Cette année là, l’on recense à Chiché pas moins de 12 sabotiers (8 ont moins de 25 ans). Dans les registres militaires (liste tirage au sort), tous les 4 sont indiqués sabotiers, tous sans exception. Certes, le secteur est en plein essor, l’usage du sabot se généralise. Au XIXème siècle des maîtres sabotiers rachètent des coupes de bois réservées à la fabrication de sabots et emploient des ouvriers payés à la semaine. Cela pourrait expliquer cet engouement local à cette profession d’autant que Chiché était à un carrefour important (axe Poitiers/Nantes). Un paysan ou un ouvrier consomme 5 à 6 paires de sabots par an et l’ouvrage ne devait donc pas manquer. Par ailleurs, il y avait des forêts à Chiché (cf carte de Cassini-début XIXème siècle), matière première pour cet artisanat.

Le métier de sabotier est également devenu à cette époque un métier reconnu par l’ordre des compagnons (1809). Fabriquer un sabot demande un apprentissage long. Il faut trois étapes pour fabriquer un sabot : la taille, la creuse, la finition. L’apprenti « creuse » et « finit » pendant quatre ou cinq mois, ensuite il taille pendant deux ans.. Lors de la taille, les quartiers sont alors assemblés par paire selon leur grosseur, hauteur et longueur. L’herminette leur donne une meilleure forme et le paroir finit de dégrossir. La creuse est l’opération qui consiste à « vider » l’intérieur du sabot avec des cuillères de diverses dimensions ; elle donne la forme du pied. La semelle est nettoyée avec la rouannette, et le boutiron achève l’opération. La finition ou « pare » s’effectue quand les sabots sont bien secs. A l’aide d’un racloir on fait disparaître les coups de paroir pour obtenir une surface bien lisse. On passe parfois les sabots à la cheminée ; accrochés à un mètre du foyer, la combustion de morceaux de cuir dégage une fumée brune qui les colore. Les sabots de bois blanc résistaient moins longtemps (un mois et demi) que ceux de bois dur (trois à quatre mois).

Tout près de Chiché, à La Chapelle-Saint-Laurent, Antoine Chamare devient lui aussi sabotier par choix en ce XIXème siècle. Nathalie DERET, membre du Cercle généalogique 79 le raconte fort bien dans son blog parentajhe à moé (https://parentajhamoe.fr/2016/08/08/le-sabotier/). Sur la trace de ses aînés puisqu’il est le dernier de la famille, Adrien apprend le métier. En 1840, son frère Jean Alexandre se marie et exerce alors le métier de sabotier à Bressuire. Pierre, célibataire et sabotier à Chiché, décède à 33 ans en 1847. Charles Auguste décédera lui aussi en 1849 à la guerre, à l’hôpital civil de Morlaix (fantassin 5ème compagnie), son métier est indiqué : sabotier. Sur les 4 frères, seul Adrien reste à Chiché. En 1849, il vit chez ses parents, il a 23 ans.

Sabotier, un métier de toute une vie pour Adrien

Dans les bois dAmailloux, tout près de Chiché, lorsqu’il vient choisir les bois qui feront les futurs sabots, Adrien croise une bien jolie fille. Il en tombe fou amoureux, c’est sûr ! C’est Catherine, la fille du meunier Pierre PINEAU. Sa condition de sabotier (profession qui ne le situe pas vraiment dans les classes les plus aisées), ne joue pas en sa faveur mais son courage, sa détermination et sa sincérité conduisent finalement Pierre Pineau à lui accorder la main de sa fille. Sans doute le fait aussi qu’il s’apprête lui aussi pour la 3ème fois à prendre épouse et que sur ces 6 enfants encore en vie, issus des ces deux précédentes unions, seul un est marié. Une bouche de moins à nourrir, cela compte aussi à cette époque. Le 24 septembre 1850, dans l’église de Chiché, Adrien épouse Catherine Henriette PINEAU (1829-1874) devant ses parents, François et Marie GABARD et son beau-père Pierre PINEAU. La mère de son épouse, Jeanne MAUPETIT, est décédée quand sa fille avait 10 ans seulement. Parmi les témoins d’Adrien, François DERET, 34 ans, sabotier, voisin et ami du marié.

Ils prendront une maison dans le bourg de Chiché et auront ensemble 8 enfants :

  • Célestine Alma Blanche (1852-1876) : décède à 23 ans à Bressuire, elle y était domestique chez son oncle Jean Alexandre, sabotier à Bressuire.
  • Victor Auguste (1853-1938) : mon sosa 16. Il était cultivateur à Chiché. A la fin de sa vie, il était bedot, c’est-à-dire qu’il s’occupait de l’église. Il aura 5 enfants de deux unions : mariage en 1882 avec Marie Louise GACHIGNARD et en 1900 avec Catherine Alexandrine BERTHELOT
  • Marie Lucie (1855-1910) : décédée à 54 ans dans la maison de famille à Chiché, elle était célibataire.
  • Célina Marie (1856-1914) : se marie en 1882 avec Jean-Baptiste Louis CHESSE (1856-1927), agriculteur à Boismé – 4 enfants
  • 3 enfants morts tout jeunes : Jean Florentin (1858-1858) ; Marie Célestine (1859-1861) et Charles Auguste (1866-1867)
  • Marie Joséphine (1871-1943) : lingère, elle se marie en 1894 avec Juste François FAVREAU (1867-1944), domestique – vivent à Chiché – 3 enfants

En 1866, lors du recensement à Chiché, il y a 4 familles de sabotiers : celle d’Adrien (appelé alors François), celle de François Deret (le témoin du mariage d’Adrien), celle de Calixte Charpentier et celle de Maximin Géron. Adrien sera sabotier toute sa vie. Sa femme Catherine, celle qui l’aide à la finition de tous ces sabots, celle qui l’inspire aussi, qui lui donne la créativité dont il a besoin, décède le 28 janvier 1874 dans sa maison à Chiché. Marie Lucie a 19 ans, elle s’occupe donc de la petite Marie Joséphine (3 ans) et aide son père dans son métier. Adrien ne se remariera jamais, fidèle à sa belle Catherine.

Les derniers petits sabots d’Adrien

Voici Adrien chantonnant et confectionnant une jolie paire de sabots, tout petits et chauds. Nous sommes en septembre 1895. Aucun de sa lignée n’a pris sa suite, le métier est difficile et il ne gagne guère. Son fils est reparti vers un métier de la terre, tout comme son propre père. Adrien est celui qui, comme ses frères, a cru au devenir des sabotiers, il a d’ailleurs profondément aimé travailler le bois. Sa petite dernière, celle qui n’a presque pas connue sa mère Catherine, vient de lui annoncer qu’elle attend un bébé pour Noël. Il aura 69 ans en décembre, il lui faut préparer un petit cadeau pour les parents et le bébé et quoi de mieux qu’une paire de sabots ? Il en a fait aussi pour tous ses autres petits enfants, ceux chez son fils Victor Auguste et de sa fille Célina Marie… mais là pour sa petite dernière, il y met tout son cœur, il voit bien qu’il fignole, qu’il les contemple ces tout petits sabots, et il sait qu’elle appréciera Marie Joséphine, sa petite future maman ! Qu’ils sont beaux ces petits sabots ! Il ne peut résister, il les lui donne alors qu’elle porte encore ce petit être… Il ne sait pas que quelques jours après, ce 18 septembre, il s’éteint à tout jamais, emmenant avec lui son savoir-faire de sabotier. Il était Adrien, notre ancêtre sabotier.

Laurence

Deux petits sabots tout faits de bois tendre, deux petits sabots tout petits et chauds, pataugeaient dans l’eau, glissaient pour me tendre un pied de sureau derrière les roseaux

Chanson « deux petits sabots » de c. autier

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