La laine des moutons…

Un texte écrit par ma maman Marie-Claude CHARRIER épouse BARON (1940-2016) dans le livre « un siècle d’histoire(s) à Nueil-Les-Aubiers« 

Groupe Chez nous d’hier à Aujourd’hui – Centre socio-culturel Nueil les Aubiers (Deux-Sèvres)

Née en 1940, j’ai eu la chance de voir le progrès arriver, dans ma jeunesse, assez tard cependant, pour témoigner que la vie des générations précédentes n’avait rien d’idyllique. Cette vie d’autrefois était dure aussi pour les femmes qui devaient se sortir de bien des situations, même dans le travail, elles qui se disaient sans profession…

Dans notre Bocage, chaque ferme avait son petit troupeau de brebis, une quinzaine ou plus, pour ne rien laisser perdre de pâture et par souci de diversification. Au début de mai, c’était la période de la tonte. Il fallait un peu de chaleur pour que la tondeuse glisse bien. Nous, les enfants, nous aidions à ranger la laine coupée par cette tondeuse à main.

Les toisons étaient retournées et roulées en gros paquets, prêtes à être utilisées (plus tard vendues en suint). Sans trop attendre, les femmes entreprenaient de laver la laine avant que le ruisseau ne perde son débit suffisant. Ce petit lavoir occasionnel était situé juste après le petit pont où l’eau tombait en cascade. L’endroit était charmant mais je doute que les femmes, agenouillées quelques jours à l’ouvrage, l’aient apprécié pleinement.

Le travail commençait à la chaudière. L’eau tirée du puits, était chauffée par plusieurs fagots de bois pris dans la « mouche ». Pendant ce temps, les toisons étaient débarrassées de leurs grosses crottes. Quand l’eau était presque bouillante, on y mettait des cristaux de soude, du gros sel de cuisine et de la lessive, quand c’était possible. On plongeait la laine dans ce mélange et on la remuait bien, en soulevant avec un bâton – qui servait à remuer la lessive, habituellement – pour que le produit pénètre bien dans la laine serrée, après un bon moment, pour qu’elle soit bien dégraissée. Toujours à l’aide d’un bâton, elle était chargée dans la brouette, prête à être lavée à l’eau courante. Il fallait alors faire les 500 mètres en descendant et passer plusieurs heures sur le « garde-genoux » où deux femmes lavaient chaque poignée dans l’eau, en insistant pour défaire les petites crottes, avec le savon et le « battou ». Restait ensuite à remonter la brouette pesante dans le village, pour étendre les plus gros paquets, sur le fil, en les enroulant, tandis que les petites touffes séchaient directement sur l’herbe. Quand la laine était bien sèche, elle était rangée dans des sacs de jute : elle avait cette belle couleur écru de laine de pays.

La laine servait à faire des matelas chez le tapissier qui la cardait mécaniquement. Elle servait aussi à faire des couvre-pieds, et pour cela la main-d’œuvre familiale était réquisitionnée pour la « charpie » à la main : c’est-à-dire écarter les brins, ce qui la rendait gonflante et volumineuse. Plusieurs grand-mères la filaient avec le rouet. Nous portions la nôtre au Pas-du-Gué chez la mère Fuseau. Cette laine était tricotée pour faire des flanelles, des chaussettes, des bas qui piquaient certaines peaux fragiles. On en faisait aussi des gilets pour les femmes. Dans le troupeau, il y avait souvent quelques moutons noirs, qui donnaient une laine plutôt marron, pas forcément jolie mais moins salissante pour les chaussettes et les gilets des hommes (gilets sans manches).

Il y avait aussi une filature de laine à Mallièvre. On transportait la laine à vélo, sur le porte-bagages, et l’on rapportait des écheveaux en échange, ou un lainage grossier qu’on appelait charpie. Nous revenions les chercher quelques semaines après.

Avec la laine finement charpie à la main, nous faisions des couvre-pieds. Plusieurs couturières dans le bourg en fabriquaient. Berthe avait douze ans quand elle entra en apprentissage chez Irma Bonnet, pour faire ce travail, dont elle porte les traces au doigt qui poussait l’aiguille, depuis longtemps tout déformé.

Le tissu était tendu sur quatre morceaux de bois, percés de trous, fixés avec des chevilles. On mettait la laine soigneusement répartie et l’on tendait une autre toile sur le métier. Avant de faire les points, on traçait des traits avec du blanc d’Espagne passé sur une ficelle. Il s’agissait alors de traverser l’épaisseur totale du tissu avec l’aiguillée de fil. Je crois que l’on prenait du coton perlé. C’était difficile, surtout si le client voulait obtenir plus de chaleur, en mettant plus de laine, mais ce n’était pas forcément le cas. Les couvre-pieds étaient quelquefois bien lourds. Quand on avait fait quelques tours, à bout de bras, on resserrait le métier en enroulant le travail, pour aller jusqu’au milieu. Ces couvre-pieds étaient en satinette rouge foncé ou jaune d’or, il en existait aussi de fleuris. Ils étaient faits pour durer longtemps.

Texte de Marie-Claude CHARRIER/BARON (1940-2016)

Elle chantait aussi La laine des moutons, on s’en rappelle bien et cette chanson ancrée dans ma mémoire, je la chante aussi à mon petit-fils, bien sûr !

Ce texte est donc extrait d’un recueil de témoignages fait par le Centre socio-culturel de Nueil les Aubiers. « Fruit d’un travail collectif de quatre ans, ce recueil fait partie des actions menées par le groupe « Chez nous d’hier à aujourd’hui » du centre socio-culturel de Nueil les Aubiers, avec l’accompagnement de la Mutualité sociale agricole des Deux-Sèvres. Ce groupe rassemble des retraités de Nueil les Aubiers qui se sont donné pour mission de participer à la protection et à la mise en valeur de la mémoire locale et également de renforcer les liens entre les générations. C’est dans cet esprit que chacun des « auteurs » de cet ouvrage s’est efforcer d’explorer ses souvenirs afin de témoigner, à sa façon, de la vie quotidienne et de l’ambiance du moment. » – ouvrage paru en avril 2005


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